lundi 30 octobre 2017

10 problèmes récurrents dans les manuscrits

Bonjour à tous !
Ces temps-ci, j'ai pas mal travaillé sur des manuscrits, alors j'ai décidé d'enfiler ma casquette d'éditrice pour écrire un billet qui me trottait dans la tête depuis longtemps : les dix problèmes récurrents que je trouve dans les manuscrits. C'est particulièrement vrai pour les premiers romans, mais pas que.
Et avant toute chose, petit avertissement préalable : ce n'est pas parce que vous reconnaissez l'un ou l'autre des problèmes que je vais citer ici que votre roman est mauvais. Comme toujours en littérature, il y a des contre-exemples avec des romans excellents comportant des aspects qui sont problématiques dans d'autres. Tout est une question de maniement, de dosage. Bref : je ne parle pas ici de "règles", mais me contente de donner des pistes sur les points de retravail de votre roman.
Parce que voir ces problèmes chez les autres m'a beaucoup aidée à corriger mes propres textes, qui n'en sont pas exempts !






1. Le manque d'enjeux

C'est, de loin, ma motivation de refus la plus courante : l'absence d'enjeux clairs au début (et souvent dans toute la première moitié) du roman. 
Les enjeux sont comme un fil rouge pour le lecteur : grâce à eux, il sait où il va, ce que le personnage recherche, et à quoi il peut s'attendre. Surtout, il sait ce qu'il doit craindre. C'est donc un moteur de tension essentiel.
Exemple : nous débarquons dans une scène où deux personnages se battent. On ne sait ni qui ils sont ni pourquoi ils se battent.
=> On se fout pas mal de qui va gagner et d'à quel point ils sont forts (ou nuls), puisqu'on n'a aucune idée de ce qui les a amenés là. Ils pourraient tout aussi bien se battre pour un cochon, pour de faux, pour des raisons stupides : on ne sait pas, et on veut combler cette lacune. Tout ce qu'on attend de savoir, c'est ce qu'ils font là, pour pouvoir prendre parti et comprendre les enjeux de ce duel
Si, au contraire, on comprend rapidement que X et Y se battent pour sauver ou détruire le monde, que le vainqueur de ce duel décidera du sort du reste de la planète, que X a une vieille blessure qui risque de le gêner et que Y est amoureux de X, ça devient intéressant.
On peut avoir peur pour eux, espérer que l'un ou l'autre gagne, ou qu'ils trouvent une autre solution que la mort de l'un ou de l'autre ; on peut vibrer à chaque coup d'épée en sachant que le sort du monde dépend de ces bouts de métal qui s'entrechoquent.
J'ai pris un exemple extrême, bien sûr : les enjeux ne mettent pas forcément en cause la balance du monde. Ils peuvent être plus intimes, plus petits à l'échelle du monde : l'essentiel est qu'ils ne le soient pas à l'échelle du personnage, et donc du lecteur. 
Dès le début, le lecteur doit savoir ce qui est important dans ce roman, ce pour quoi on va se battre, ce qu'il doit craindre. Dès lors, vous pouvez l'embarquer n'importe où.
Sinon, vous pourrez mettre autant de péripéties que vous voudrez : il aura l'impression qu'il ne se passe rien, car il attendra en vain de savoir où commence l'intrigue et à quoi riment tous les événements qu'il lit sans les comprendre.

2. Un personnage principal trop passif

C'est souvent lié au manque d'enjeu, mais pas que : il arrive régulièrement que le personnage serve de simple vecteur pour raconter l'histoire, mais qu'il n'y prenne pas part activement, ou alors très tardivement. 
Exemple typique : le jeune élu qu'on balade de réunion de crise en bataille et qui fait tout ce qu'on lui dit sans trop réfléchir à sa situation et sans essayer de prendre ses propres décisions.
Le problème, c'est que, le personnage principal étant la voie d'entrée du lecteur dans le récit, le lecteur aussi est passif dans cette situation. Lui aussi se laisse balloter d'événement en événement sans trop comprendre ce qui lui arrive ; il ne s'approprie pas l'intrigue, et reste un peu "en dehors", comme un spectateur invisible, au lieu de la vivre de l'intérieur.
On perd alors énormément en tension, et là encore, vous pourrez multiplier les péripéties tant que vous voudrez, on aura l'impression que le récit patine. On attendra la révélation du personnage, le moment où, enfin, il prendra conscience de qui il est, de ce qu'il doit faire. Le lecteur attend, donc, au lieu de s'impliquer : ce n'est pas l'idéal pour le faire vibrer.

3. N'épargnez pas vos personnages

La plupart des auteurs aiment torturer leurs personnages. Si si.
Oui, mais ils aiment aussi les protéger, et ce souvent de manière inconsciente. J'appelle ça "mettre un coussin sous les fesses de son personnage avant de le faire tomber". Comprendre : lui offrir une porte de sortie avant même qu'il soit vraiment mal barré. Ou l'empêcher d'avoir mal une fois qu'il est tombé.
Par exemple : votre personnage est sur le point de tomber dans un piège de son pire ennemi. Horreur et putréfaction ! Heureusement, le lecteur sait, lui : le meilleur ami trop puissant du personnage est en route et on se doute bien qu'il va pouvoir sauver tout le monde (coucou Gandalf !). 
Bon, mais admettons qu'il n'arrive pas à temps et que votre personnage soit confronté à l'ennemi. Vous allez lui offrir une révélation pour lui permettre de s'échapper avant de souffrir vraiment, ou bien, il va tomber, mais se relever très vite pour mieux gagner. Il a eu chaud, non ?
Non. Faites le souffrir jusqu'au bout ! Le moment où il se relèvera n'en sera que plus beau, et plus fort en émotion. D'ailleurs...

4. Émouvez votre lecteur

C'est un peu mon dada : pour moi, l'émotion est le moteur essentiel de lecture. Je ne vais pas trop m'étendre sur la question parce que j'ai déjà écrit un article dessus en 2014 (2014 déjà ?!), donc je vous invite à jeter un oeil si ça vous intéresse.
En bref : si je ne vibre pas pour votre personnage, je vais m'ennuyer. Il peut se passer un millier de trucs ou rien du tout : c'est l'émotion qui me fait avancer dans un roman. Je peux adorer un récit très contemplatif qui me fait ressentir plein de choses, parce que j'aurai l'impression d'avoir vécu toute une palette d'émotions, même si le nombre d'actions est réduit.
Là-dessus, tous les lecteurs ne sont pas les mêmes, cependant, et d'autres ne seront sûrement pas d'accord avec ça. Mais les manuscrits que je reçois en manquent trop souvent à mon goût.

5. Créez du lien !

On voit trop souvent aussi des intrigues éclatées, ou des scènes qui sont chouettes, mais qui ne font pas trop avancer le shmilblick et dont on ne comprend pas trop l'intérêt. Tout doit être lié dans votre récit : les états d'âme de vos personnages, l'univers, les dialogues... Chaque action, chaque pensée, doit trouver sa place dans le récit de manière logique. Et il faut que ce soit clair : en lisant un passage, on doit comprendre en quoi il se rattache au fil rouge du roman et ce que ça va nous apporter.
Sinon, on retombe dans le même problème que le manque d'enjeux décrit au tout début : on sait quels sont les enjeux généraux de l'histoire mais pas ceux de cette scène là, si bien qu'on redevient un lecteur passif, qui attend que l'histoire reprenne.
Bien sûr, cela n'empêche pas du tout d'avoir des intrigues secondaires, des trames qui se ramifient encore et encore et des questions complexes : le tout est de bien savoir, à chaque fois, où on est, pourquoi on est là, et vers où on essaie de se diriger.

6. Tout doit être essentiel

Conséquence du point 5 : coupez tout ce qui est inutile. Cela vaut aussi bien pour l'intrigue que pour le style : on peut couper une scène qui ne sert ni aux enjeux ni à la caractérisation du personnage, ou bien une phrase qui se contente de répéter ce qu'on a déjà compris.
La plupart des très longs manuscrits que je reçois (au-delà de 650 000 signes) peuvent être raccourcis de 100 à 300 000 signes rien qu'en appliquant cette règle : chaque phrase compte. Vous avez déjà dit quelque chose dans une phrase ? Pas la peine de le reformuler autrement : on a compris. 
Les descriptions doivent être utiles, apporter quelque chose.
Les dialogues également.
Pour chaque phrase, chaque passage, demandez-vous ce que votre roman perdrait s'ils n'étaient pas là.
Si la réponse est "pas grand-chose", sortez la tronçonneuse.


7. Le début trop explicatif, ou pas assez

J'ai une règle d'or quand je lis un manuscrit : ne jamais me fier au début. À moins que le style soit rédhibitoire en lui-même ou que ce soit assez tranché pour que je sache en trois pages que ce n'est pas pour moi, je vais toujours jusqu'au premier tiers, car les débuts sont rarement réussis (je ne jette pas la pierre, je passe mon temps à réécrire les miens). 
Du coup, un roman qui commence bien va immédiatement retenir mon attention.
Et donc, outre les enjeux déjà signalés (si avec ça vous n'avez pas compris, hein ^^), le problème des débuts est souvent la mauvaise gestion des informations. On a souvent tendance à trop en dire : faire un genre de "résumé des épisodes précédents" pour expliquer comment le personnage en est arrivé là, qui il est, ce qu'il veut, etc. 
Ben, oui, je viens de vous dire qu'il fallait mettre tout ça au début. 
SAUF QUE ça doit être intégré à l'intrigue. Si vous balancez tout d'un coup, vous prenez le risque de perdre votre lecteur. N'oubliez pas que celui-ci doit aussi faire connaissance avec votre personnage.
En Fantasy ou en SF, évitez également de donner d'emblée tout un tas de noms (propres ou communs) inconnus, qui noient le lecteur plutôt que de l'aider à comprendre votre univers.
Bref : tout est dans le dosage (et c'est difficile !).


8. Pourquoi cette histoire et pas une autre ? Qu'a-t-elle de particulier ?

Posez-vous aussi la question de votre intrigue : pourquoi avez-vous envie de la raconter ? Qu'a-t-elle de spécial ? En d'autres termes : pourquoi le lecteur, qui a pléthore de possibilités dans ses lectures, devrait prendre le temps de vous lire ?
Cette question vous aidera non seulement à mettre en valeur la spécificité de votre histoire pendant l'écriture, mais aussi une fois que vous serez face aux éditeurs, ou aux lecteurs. Avoir réfléchi votre projet est important (et très souvent, ça se sent, car on a un fil rouge clair... Mais, mais tout est donc lié ?!)
Je ne compte plus les manuscrits reçus qui évoquent l'histoire d'un pauvre orphelin qui se découvre l'élu de je ne sais quelle prophétie et doit sauver le monde. Ces romans partent d'emblée avec un sacré handicap. Pourtant, ça ne veut pas dire qu'ils sont mauvais : l'histoire peut avoir été racontée autrement. L'orphelin peut être aveugle et condamné à évoluer dans le noir pour sauver un monde qu'il ne voit pas ; ou bien c'est lui qui a tué sa famille et il se révèle un psychopathe sanguinaire plus ou moins repenti. Ou bien son idée de "sauver le monde" n'est pas vraiment la même que tout le monde et le lecteur va vite comprendre qu'il est du mauvais côté de la force.
Bref : trouvez votre originalité. Le truc qui va donner envie de vous lire.


9. Les personnages stéréotypés

Un grand classique, mais on ne le redira jamais assez : nuancez vos personnages. Rendez-les humains, vivants ; pas des archétypes littéraires qu'on a vus partout. Ca peut suffire à embarquer votre lecteur dès les premières pages, même si le reste lui plaît moins. Finalement, un roman, c'est parfois plus une rencontre qu'une aventure, non ?


10. Votre relation avec l'éditeur

On sort un peu du cadre des manuscrits, mais ça me semble un point essentiel : faites attention à ce que vous dites à l'éditeur qui vous répond. Ça peut paraître étonnant, mais ce n'est ni un Dieu tout puissant ni un sadique sans coeur : vous vous adressez à un être humain qui fait son travail du mieux qu'il peut. Si !
Donc, parmi les réactions récurrentes remarquées, voici celles que je vous déconseille :
1. Lui expliquer en quoi votre roman est meilleur que les autres (il jugera par lui-même)
2. S'il refuse votre roman, lui expliquer en quoi il se trompe (ça ne changera pas son avis, et, même si votre roman est pris ailleurs, ça ne change rien au fait qu'il n'était pas fait pour lui)
3. S'il met trop de temps à répondre, évitez de liker ou commenter tous ses statuts Facebook ou Twitter en espérant que ça attirera son attention (ça va surtout lui donner envie de refuser le roman rapidement pour avoir la paix). Une petite relance par mail, après un délai raisonnable, devrait suffire.
4. D'une manière générale, ne faites rien que vous n'aimeriez pas qu'on vous fasse dans une relation professionnelle
En revanche, n'hésitez pas à lui poser des questions, à passer le voir en salon... Il ne vous mangera pas tout cru (sauf si, éventuellement, il a dû sauter son dessert ?), et il est là pour faire son travail. Ce n'est pas une faveur qu'il vous fait, et, a priori, il ne vous enverra pas la foudre si votre roman ne lui convient pas. Il va juste le refuser.
C'est difficile à encaisser... mais c'est pas la mort, promis ! Et ça ne veut pas dire qu'il vous déteste !


Donc, on résume : des enjeux, un fil rouge, couper le superflu et gérer les informations pour garder la tension et l'émotion.
Et si vous voulez plus de conseils, guettez les Aventures de Robert de Lise Syven, qui va très bientôt publier son ouvrage de techniques de l'écriture, et que je ne saurais trop vous recommander !


14 commentaires:

  1. Tu es sadique avec tes personnages :D Mais c'est vrai malgré tout ce que tu dis, le moment n'en sera que plus fort lorsque le héros surmontera les épreuves ! Ah et du lien entre les différents éléments, c'est le must ! Les personnages stéréotypés, ça m'agace de plus en plus, je préfère les personnages différents, ça les rend plus authentiques et plus attachants ! Très chouette article :)

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    1. Ah oui, je prends un soin tout particulier à enlever tous les coussins qui pourraient se trouver pas trop loin de mes personnages avant de les faire tomber. ^^ (Même que Cindy a quand même trouvé le moyen de me demander d'être plus sadique dans Erreur 404. Mission accomplie !)
      Merci Mallou !

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  2. C'est pas un article que tu as écrit, c'est une bible ! Les 10 points à garder à l'oeil quand on élabore le plan du récit et quand on arrive aux corrections de fond.
    Mention spéciale pour le sadisme envers les personnages ! Je plussoie puissance 10, pas de coussin, parfois même une petite planche de fakir sous les fesses, si elle se justifie - parce que quand c'est gratuit, c'est moins intéressant quand même.
    Un très gros merci pour ce partage de ton expérience Agnès ! <3 <3

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    1. Ha ha, je n'irais pas jusque là (tout ceci reste en partie subjectif, comme tout en littérature), mais merci !
      Ravie si ça a pu aider :)

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    2. Au stade où j'en suis - manuscrit fraichement partie chez les alphettes - ça me fait déjà bien cogiter, mais dès que j'entamerai les corrections, je sais que je viendrai très souvent ici :D

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  3. Il est vraiment chouette ton article. Bravo !
    (et avec un timing parfait avant le Nano en plus) ;)

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    1. Mais oui, j'ai réalisé ça après l'avoir posté !
      Je suis fière de moi. ^^
      Merci Nyna, et go go go !

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  4. Merci beaucoup Agnès pour ton article qui nous aide beaucoup ! Il est vrai que l’on apprend mieux des autres. J’ai dû mettre en stand-by mon manuscrit, entre des petits soucis, ma cuisine (presque pas fini ;)) et le prix... Mais je vais reprendre et je compte voir point par point mes erreurs :D

    Ton article est un énorme plus pour nous :) Merci mille fois !

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    1. Merci à toi ! Je suis contente si ça a pu aider !

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  5. Merci pour ce sympathique et intéressant article !
    Attention tout de même à ne pas créer, sous prétexte d'éviter les stéréotypes, des personnages tellement typés qu'ils cessent d'être crédibles. C'est le cas dans la plupart des polars actuels : les enquêteurs sont presque tous alcooliques, divorcés et misanthropes...

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    1. Oui mais du coup, ils deviennent à leur tour des stéréotypes, non ?

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  6. De très bons conseils que tous les auteurs devraient lire.

    J'ajouterais qu'il ne sert à rien d'insulter un éditeur parce qu'il refuse votre texte... si si ça arrive.

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